23/09/2018

"Une bête bizarre, au carrefour de trois règnes"

Peu importe la mer agitée, deux binômes de plongeurs s'apprêtent à mettre les voiles. Ils vont récolter des échantillons de coraux à 60 et 90 mètres. L'objectif: en savoir davantage sur ces coraux mésophotiques (au-delà de 50 mètres de profondeur). Rencontre aussi avec Michel Pichon, 79 ans, spécialiste en taxonomie des coraux.


Troisième jour, un ciel azur, un soleil éclatant, des alizés qui caressent les cheveux et viennent chatouiller l'eau.

En vrai, il pleut. Et le vent gifle plus qu'il ne caresse. Dans leur bungalow huit étoiles sur l'eau, les jeunes mariés doivent se dire que finalement, le sud de la France ça aurait été bien aussi. Quant à nous, on se dit qu'il finira bien par faire beau un jour (de préférence avant notre départ).

IMG_2549.JPGOn rejoint le WHY, peu importe la mer agitée, deux binômes de plongeurs s'apprêtent à mettre les voiles. Ils vont récolter des échantillons de coraux à 60 et 90 mètres. L'objectif: en savoir davantage sur ces coraux mésophotiques (au-delà de 50 mètres de profondeur), zone quasi inexplorée, afin de comprendre comment ils vivent, comment ils se sont adapté à la faible luminosité, comment ils se reproduisent. Un but de connaissance donc, mais également de préservation. Ces coraux des abysses pourraient pourraient contribuer à assurer la relève des coraux de surface, qui dépérissent. Ils pourraient servir de nurserie, d'abri, pour ensuite de réensemencer la surface. (Ci-contre, les deux scientifiques à bord préparent le matériel pour récolter les échantillons de coraux).

Il suffit en effet d'une toute petite variation de température, de l'ordre d'1 degré, pour tuer les coraux. "Les tissus d'un corail sain contiennent des algues symbiotiques, qui font la photosynthèse, explique Michel Pichon, spécialiste en taxonomie des coraux. Lors du phénomène de blanchiment, qui intervient entre la surface et 30 mètres de profondeur lorsque les coraux dépassent leur tolérance thermique, une partie de ces algues disparaît, expulsée par le corail lui-même sous l'effet du stress. Si le blanchiment n'est pas trop intense, les coraux parviennent à récupérer en quelques semaines. On appelle cela l'effet Phénix. Le problème aujourd'hui, c'est que l'intervalle entre les épisodes de blanchiment aiguë se réduit, les coraux n'ont plus le temps de se remettre à un certain équilibre. Les coraux mésophotiques, épargnés, pourraient peut-être servir de recolonisateurs et repeupler, un jour, les zones plus en surface."

IMG_2623.JPGL'après-midi, sous enfin un léger brin soleil, Franck Gazzola, le photographe, et Michel installent un micro studio éphémère pour tirer le portrait aux coraux récoltés. Chacun est étiqueté et immortalisé en très gros plan.

 

 

IMG_2618.JPGLe bloc calcifié insignifiant se révèle alors: on découvre à l'écran, sous l'effet du zoom, des sillons colorés, des textures, des bouches (oui les coraux ont des orifices), un feu d'artifices de couleurs. "On trouve environ 200 espèces de coraux en Polynésie", précise Michel Pichon.

 

 

 

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Ce Français de 79 ans est spécialiste en taxonomie des coraux. Incollable et intarissable sur le sujet. Il est aussi auteur de l'Inventaire des coraux de la grande barrière en Australie en 5 volumes - "dont certains très épais, dix ans de travail au total" pour répertorier environ 400 espèces et récolter 25'000 échantillons, ancien directeur d'Institut et professeur. Il a travaillé à bord de La Calypso, notamment en 1987, avec Cousteau - "et avec sa femme, qu'on appelait la bergère parce qu'elle s'occupait bien de nous". Cette aventure, l'observation des récifs avec la "soucoupe plongeante Denise" à 300 mètres de profondeur, restent un souvenir "fabuleux". Ajoutons encore que Michel est un lecteur régulier de la Tribune de Genève (depuis l'Australie où il vit). Et qu'il adore la plongée mais son médecin vient de lui ordonner de lever le pied, la plongée c'est fini depuis deux mois, "ça me chagrine".

Mais le corail au fait, c'est quoi?

"C'est une bête un peu bizarre, sourit Michel Pichon. Pendant longtemps, on a cru que c'était un végétal. Au XVIIIe siècle, on s'est rendu compte que c'était en réalité un animal, qui s'apparente à une anémone ou une hydre." Sa particularité: le corail sécrète un squelette calcaire et vit en symbiose avec une algue, installée à l'intérieur de ses cellules animales. Celle-ci se charge de la photosynthèse. "Le corail est au carrefour des règnes minéral, animal et végétal." Il se nourrit du produit de la photosynthèse mais happent aussi au passage de petits crustacés avec leurs tentacules, avant de les ingérer par une bouche. Enfin, il pompe aussi le carbone organique dissout dans l'eau.

Quel avenir pour les coraux?

"Ca se passe plutôt mal pour eux, c'est sûr. Les récifs tels que nous les connaissons aujourd'hui vont disparaître. Or, ils sont des HLM et des garde-manger pour de nombreuses espèces. A notre échelle de temps, c'est très alarmant. Mais à l'échelle de l'évolution cosmique, c'est probablement une étape d'un processus évolutif."

 

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